Mazagan/El-Jadida, un patrimoine commun maroco-portugais

Patrimoine universel de l’Unesco

*****

Mazagan/El-Jadida, un patrimoine commun maroco-portugais

Préparé par Aboulkacem CHEBRI

Directeur CERPML

Les contacts entre le Maroc et le Portugal remontent aux temps reculés de l’Histoire humaine, peut-être même à l’époque préhistorique. Nous connaissons mieux la présence marocaine en Ibérie andalouse (Espagne – Portugal) dès 711 J-C lorsque Tarek avait traversé ce qui portera désormais son nom : «Gibraltar». Cette période qui durera jusqu’aux fins XVème, nous a livré un nombre illimité de monuments historiques et sites archéologiques qui font aujourd’hui la fierté des Lusitaniens et Espagnoles, comme elle nous a légué un patrimoine immatériel commun, maroco-ibérique, que beaucoup ignorent aujourd’hui ou tentent de passer sous silence.

Cependant, le cours de l’Histoire portera les Portugais sur la rive gauche de la Méditerranée, au Maroc où ils vont ériger d’imposantes fortifications, entre les débuts du XVIème et fin XVIIIème siècles. Ces dernières sont soit une fondation purement portugaise comme Santa Cruz do Cabo de Guir (Agadir), Mogador, Mazagan, Castelo do Mar, soit une réfection militaire des villes marocaines déjà peuplées à l’image de Sebta (Ceuta), Qsar Seghir, Tanger, Safi, Asilah, Azemmour,,,).

Au temps de la Renaissance européenne, le Portugal et l’Europe étaient amenés à prospecter de nouveaux marchés, à se procurer des marchandises et matières premières et à recruter de la main d’œuvre libre ou esclave asservie. Avec la prise de Ceuta au Maroc en Août 1415 comme étant sa première conquête de l’histoire, le Portugal entame une aventure unique au monde. Rivalisant avec La Castille, puis l’Espagne unifiée il occupe les côtes africaines, s’installe en Asie et crée un empire illimité en prenant le Brésil.

Ce contact fait dans les affrontements et les guerres a engendré un brassage civilisationnel extraordinaire et une carte patrimoniale riche et variée. Tout cela fait aujourd’hui la tâche qui incombe à un centre spécialisé qui relève du Ministère marocain de la culture et il porte le nom de «Centre d’Etudes et de Recherches sur le Patrimoine Maroco-Lusitanien»

De cette carte patrimoniale ressort un site qui dépasse la notoriété de Sebta (Ceuta) et l’élégance d’Arzila et le Castelo do Mar de Safi. Il s’agit de la forteresse de Mazagan, unique en son genre à plus d’un titre et ainsi inscrite par l’Unesco sur la liste du patrimoine de l’Humanité, depuis le 30-6-2004.

Mazagan une ville-forteresse inédite de l’Empire portugais, en terre africaine

Sur la Côte atlantique du Maroc, à moins de cent kilomètres au sud de Casablanca après l’embouchure de l’oued Oum Errabia qui baigne la ville d’Azemmour (occupée par les portugais en 1513), et au milieu d’éperon rocheux s’avançant sur la plage jusqu’à la mer, se dresse l’éternelle Mazagão, de son origine berbère «Mazighan», un fortin de pierre construit en1514 par le roi Manuel Ier, œuvre de deux grands architectes portugais les frères Diogo et Francisco de Arruda pour défendre la barre.

C’était une petite Citadelle carrée, à 25 colonnes et piliers massifs dont les nervures portent des voûtes magnifiques. Ce château est renforcé d’une tour circulaire à chaque angle, à savoir, tour des Cigognes, tour de la Prison, tour du Rebat et tour d’Al-Boreija, gardant le nom marocain. Plus haute que les autres et servant de tour de garde, Torre do Rebate tire son nom d’un mot d’origine arabe qui signifie scruter, guetter, camper. Le caractère militaire n’empêcha pas la fondation d’une première église, de la Miséricorde, sur la terrasse de cette petite Citadelle qui devrait être gardée par quelques Cent soldats uniquement.

La Cidadela servait au début essentiellement comme point d’appui à Azemmour et port maritime pour la qualité de sa vaste baie, considérée par certains comme «le meilleur port du monde».

Un quart de siècle plus tard, la situation changea radicalement. Les rois de Marrakech disposaient désormais d’une artillerie des plus modernes de métallurgistes et de techniciens turcs et portugais et grâce au commerce maroco-européen en général.

Le chef du Sous prononça la guerre sainte contre les places fortes portugaises du littoral et s’empara subitement de Santa Cruz du cap guir (Agadir) en mars 1541, puis prend Safi et Azemmour. On s’alarma au Portugal et après des décennies d’auto confiance et de laisser- aller, on fit en deux mois ce qu’on n’avait pas fait en vingt ans.

Le roi Joao III, aidé par son frère l’infant D. Luis, convoqua en urgence un groupe d’architectes et de capitaines pour conseiller des mesures à prendre. Il fut décider d’opter pour l’expérience italienne et ainsi d’avoir recours à un spécialiste italien. L’ingénieur militaire Benedetto de Ravenna, qui travaillait alors en Espagne, fut rappeler pour inspecter les forts manuélins de la côte marocaine.

Il vint avec le jeune et talentueux Miguel de Arruda (fils de Francisco), passent inspecter Ceuta en fin Mai 1541 et début Juin ils sont à Mazagan. De grandes décisions étaient prises : Toutes les fortifications de configuration médiévale (certaines en cours d’achèvement) devaient être abandonnées à l’exception des villes du détroit, Ceuta et Tanger, pour concentrer les forces dans une ville- forteresse à ériger à l’endroit le plus stratégique, qui serait conçue et bâtie selon les principes du système bastionné à l’italienne, qu’avaient développé en Italie centrale des génies comme Antonio de Sangallo, Leonardo da Vinci et même Michel- Ange.

Cette nouvelle conception défensive avait comme model la fortification bastionnée, ou bastion polygonal à hauteur moyenne conjuguée à une largeur grandiose des murailles où doit se concentrer l’artillerie lourde dont les tirs se croiseraient à distances bien calculées.

La petite citadelle de Mazagan renaîtra alors sous une nouvelle forme grandiose. Début Juillet 1541, le plus fameux des maitres d’œuvres portugais, Joao de Castillho -alors en train de construire le monumental Couvent du Christ à Tomar- arrive à Mazagan, avec 1500 maçons recrutés à Tomar et à Evora, pour discuter avec Benedetto des détails du projet que celui-ci avait tracé et commencer immédiatement les travaux, ce qui fut fait le 1er Août 1541.

Travaillant avec acharnement, Castilho achevait dès Août de l’année suivante le fossé et les remparts et le mois suivant les bastions du coté de la mer et celui tourné vers la terre.

Cette réalisation était en effet remarquable à plusieurs titres. Première fortification portugaise construite de toutes pièces puisque toutes les autres fortifications ne sont que des rajouts et modifications lusitaniennes apportées à des médinas marocaines déjà séculaires telles que Sebta, Tanger, Azemmour, Safi. Mais Mazagan, systématiquement bastionnée, est surtout un archétype qui allait servir de modèle à bien d’autres forteresses (Diu 1546, île de Mozambique, 1558,,,). C’était un impressionnant quadrilatère, mi-rectangle mi-carré, avec d’imposantes murailles infléchies en leur milieu vers l’intérieur pour ainsi former une étoile à quatre branches. Les pointes de ces branches sont faites de grands bastions, aussi larges que massifs, aux noms à connotations religieuses (Saint-Esprit, de l’Ange, St-Sébastien et St-Antoine). C’est ce qui fait sa singularité et son authenticité dans l’Empire portugais, une singularité augmentée par un fossé qui lui faisait accolade avec l’Atlantique et lui conférait la forme d’une île isolée qui n’est liée à la terre ferme que par un Pont-levis que manipulent ces soldats toujours sur garde au haut de la Tour/bastion du Gouverneur qui domine la seule porte d’entrée de cette enclave.

Une vraie vie civile et aussi religieuse s’est développée entre ses massifs bastions et remparts à vocation militaire. En effet, en plus de «la Miséricorde», on construira avec les agrandissements de 1541 une église paroissiale, celle de l’Assomption juste à l’entrée et une autre église dite de Notre Dame de la Lumière ainsi qu’une église-chapelle de st-Sébastien sur laquelle plane un peu de doute quant à sa véritable existence.

Si les maisons et même les Services occupent tous les coins de la forteresse, les constructions se concentraient plus dans la rua da Carreira et la Praça do Terreiro, où devrait s’élever le Palais du gouverneur avec ses jardins et surement une fontaine à vasque. Les bâtiments ne pouvaient dépasser la hauteur des murailles pour ne pas servir de cibles à l’artillerie maure. Un aqueduc  (démoli lors du siège de 1562, rapporte-on) acheminait l’eau d’un puits extra-muros (poço do Duque) vers la citerne, en pleine ville, dont «on n’a jamais fait mieux nulle part, même en Italie», écrit Castilho dans une lettre au roi Joâo III, du 2 septembre 1542. Cette fameuse Citerne, joyau de l’architecture humaine, n’est autre que le noyau de la première Citadelle de Manuel Ier (1514), transformée, dit-on après l’agrandissement de la Citadelle en Forteresse, à partir de 1541.

Doté d’un port artificiel de Calheta (ou darse) du côté de la mer et d’un puissant bastion à chaque angle. Le gigantisme de l’échelle est manifeste dans le chemin de ronde, qui fait 10 mètres de large, ainsi que dans le fossé (aujourd’hui comblé), de plus de 20 mètres de large et de 4m de profondeur où l’on s’adonnait à la pêche et où pouvaient circuler les navires, mais qui a principalement démultiplié la défense de la place forte.

La forteresse était un prodige d’architecture militaire européenne bastionnée, la première  construite hors d’Europe. Base invincible pendant deux siècles et demi, elle allait être inévitablement évacuée sur ordre du Roi en 1769, après un long siège de l’armée marocaine commandée par le Sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, en personne. Lequel siège avait poussé la couronne portugaise à demander une paix pour pouvoir évacuer la forteresse sans dégâts. C’est ainsi que s’achève l’épopée des Lusiades au Maroc puisque Ceuta est passée définitivement sous contrôle de l’Espagne lorsque le Portugal avait reconquis sa souveraineté en 1642, soixante quatre ans après la déroute de son Roi Dom Sébastien le Désiré à la Bataille de Ksar El-Kebir (Août 1578).

Aujourd’hui la vieille «fortaleza portuguesa», devenue «Cité portugaise» est le quartier populaire central de la ville marocaine rebaptisée par le Sultan My Abderrahmane ben Hicham «Al-Jadida», la nouvelle, qui avait retrouvé au 19ème siècle sa position comme l’un des ports maritimes des plus importants du Maroc et aussi une grande ville consulaire.

La ville est actuellement l’une des grandes attractions touristiques du Maroc pour la séduction attachante de ses plages et de ses monuments et bâtiments historiques et la qualité de leur état de conservation. C’est ici que fut tourné le film «Othello» d’Orson Welles (Palme d’Or de Cannes 1952) et tant d’autres séquences de films de renommée mondiale. On aimerait se perdre dans ses rues, aujourd’hui envahies par le tourisme international, parcourir le circuit des robustes murailles et s’arrêter sur chaque bastion, en scrutant celui qui est d’origine de celui qui fut refait lors de la campagne de restauration marocaine du début  du 19éme siècle, se remémorer le recueillement d’antan dans l’église de N-D de l’Assomption, première sainte patronne de la citadelle, avec ses inscriptions historiques de chapelles qui comblaient ce temple de piété.

L’ancienne porte de la mer qui pose problème aux chercheurs quant à son emplacement véritable, serait certainement ce qui fait aujourd’hui un four à pain traditionnel, puis peut-être remplacée par un arc mauresque au bout de la rue da Carreira où se voit une si jolie grille ouverte sur l’Océan. Il se peut aussi que ces deux ouvertures faisaient la Porta do Mar.

Mais surtout on ne manquera pas de voir l’édifice que Castilho considérait unique au monde (même en Italie), la fameuse Citerne, centre géométrique et symbolique de la ville et joyau de l’architecture de l’Empire lusitanien qui fait aujourd’hui la fierté des Marocains.

Ancien cœur de la première Citadelle manuéline transformée par Castilho en un cube creux de maçonnerie, une citerne capable d’emmagasiner des milliers de muids d’eau potable, surmontée d’une terrasse avec la margelle de son compluvium (reconstitué en bas) et les bancs de pierre en vis-à-vis des embrasures pour les rencontres et les conversations dans la brise des soirées d’été.

On ne peut pas faire le tour de l’histoire de Mazagan sans parler de son histoire consulaire et portuaire des 19ème et 20ème siècles, tenter de reconstituer les traits de la vieille cité portugaise perdue dans le quartier qui l’a remplacé aux débuts du 19ème, peuplé de juifs marocains côte à côte de leurs cousins musulmans.

. Restaurée toute entière dès 1823-1825 par le Sultan My Abderrahmane ben Hicham, y compris églises et autres lieux de cultes, la Place forte militaire devient une ville de négoce où commerçants européens, américains et marocains se côtoyaient, avec des Consuls accrédités sur place.

En restaurant les églises portugaises, les Marocains construisirent une Mosquée sur les vestiges du fameux Palais des Gouverneurs et dont le minaret pour l’appel à la prière n’est autre que la Torre de Rebate de la première citadelle de 1514 des frères De Arruda. Ainsi, l’ancienne église portugaise, la mosquée et la Citerne forment un losange qui rappelle la perspective impressionnante de la «Praça terreiro» de jadis.

Si une nouvelle vie et ville se sont développées extra-muros dans une ville rebaptisée «Al-Jadida» par le nouveau Sultan, notre forteresse devient un Quartier peuplé de musulmans et de juifs marocains, avec une Grande mosquée et une Synagogue, auxquelles s’ajoutera vers 1896/1899 une église espagnole qui serait plutôt une Eglise-couvent. Ce monde cultuel, sera agrémenté par des zaouias, de confréries religieuses des plus connues au Maroc. Le visiteur peut, ou doit, aujourd’hui passer par tous ces bâtiments historiques s’il veut compléter sa connaissance des vestiges du passé, des pans de l’histoire et des faciès d’une civilisation multiple, singulière conjuguée au pluriel. La visite est inachevée si l’on ne visite que l’Eglise, la Citerne et le Bastion de l’Ange

Pour compléter ce tableau monumental agréable pour le plaisir, il faut faire le Centre de la ville où le visiteur sera ébloui par des bâtiments historiques d’époque coloniale, parmi les plus connus, les sièges actuels de Bank Al-Maghrib, la Poste Principale, le Théâtre Mohamed Said AFIFI (jadis théâtre municipal), la Perception, la Douane, la Chambre de Commerce, la Conservation Foncière, Immeuble al-Cohen, Hôtel de France, Hôtel Royal et le Musée de Mémoire de la Résistance et Armée de la Libération qui fut le siège de l’administration du Protectorat français, communément appelé «Bureau Arabe» pour dire bureau des affaires indigènes.

Le décor complet de l’histoire singulière de Mazagan se prolonge au-delà de l’Océan Atlantique et il faut mettre cap sur l’Amazone pour aller vivre une troisième et dernière vie de cette ville mythique luso-marocaine. Le Marquis de Pombal avait planifié un nouveau sort aux Mazaganistas portugueses des Doukkala, pour une nouvelle vie beaucoup plus aventureuse en leur fondant une nouvelle ville, en Amazonie, au Brésil, «Vila Nova de Mazagão» où leurs descendants vivent encore de nos jours, portant les souvenirs de leurs aïeuls en terre des berbères Maures.

Classée «Patrimoine mondial» en 2004 par l’UNESCO, la vieille  Mazagan est encore un site véritablement cosmopolite qu’il faut préserver, tâche à laquelle s’est attelé, depuis sa création en 1994, le Centre d’Etudes et de Recherches sur le Patrimoine Maroco-Lusitanien (organisme qui dépend du Ministère de la Culture du royaume du Maroc et qui s’occupe de tout le patrimoine maroco-portugais au Maroc et au Portugal), ainsi que les autorités locales de la ville et les élus, ce qui démontre bien la volonté de préserver l’un des témoignages les plus importants de l’histoire de deux grandes Nations, marocaine et portugaise, qui ont en quelque sorte façonné l’image du Bassin méditerranéen.////

عن eljadidanews

اضف رد

لن يتم نشر البريد الإلكتروني .

x

‎قد يُعجبك أيضاً

فيديو : حقوقيون يعتبرون حكما بإفراغ محل تجاري لقلي السمك بشارع نابل بالمعيب